11 min de lecture

12 | Constantin et le tournant du IVᵉ siècle : de la persécution à la liberté de culte

Miniature du chapitre 12 : Constantin et le tournant du IVe siècle, titre doré et blanc sur bleu nuit, livre ancien au premier plan.

Chapitre 12 de notre série « Histoire du christianisme : de Jésus-Christ à nos jours ».

En quelques années, des communautés dont les livres avaient été brûlés voient leurs lieux de culte restitués. Des évêques exposés à l’arrestation reçoivent des lettres de l’empereur. Des églises détruites peuvent être relevées. Ce changement ne ressemble pas à une simple amélioration administrative : il transforme la place du christianisme dans le monde romain.

Au début du IVᵉ siècle, Constantin contribue au passage d’un christianisme persécuté à une Église reconnue et soutenue par le pouvoir impérial. Les mesures de 313 garantissent la liberté de culte et la restitution des biens confisqués ; elles ne font pas du christianisme la religion officielle de l’Empire. Pour comprendre ce tournant, il faut suivre plusieurs étapes, depuis la persécution de 303 jusqu’à la mort de Constantin en 337.

Après le chapitre 11 sur les Pères de l’Église, nous retrouvons donc leur environnement politique. Comment une puissance qui avait réprimé les chrétiens devient-elle leur protectrice ? Et que gagne, mais aussi que risque, une communauté croyante lorsqu’elle se rapproche du souverain ?

303 : la Grande Persécution, un dernier effort pour contraindre les chrétiens

À la fin du IIIᵉ siècle, les chrétiens possèdent déjà des responsables, des réseaux et des lieux de réunion visibles. Leur histoire ne se réduit pas à une clandestinité permanente. Eusèbe de Césarée évoque même une période de prospérité avant la crise : de nouveaux bâtiments accueillent des assemblées devenues nombreuses.

À partir de 303, sous Dioclétien et ses collègues, une série de mesures vise les églises, les Écritures et les responsables des communautés. Des édifices sont détruits, des livres brûlés, des clercs emprisonnés et soumis à la contrainte du sacrifice. L’objectif est aussi institutionnel : désorganiser les lieux où la foi se transmet.

Eusèbe rapporte ces événements en témoin chrétien engagé. Il veut honorer la fidélité des martyrs et donner un sens religieux à l’épreuve ; il reconnaît qu’il sélectionne les faits racontés. Son œuvre documente donc à la fois la violence et la manière dont les communautés construisent sa mémoire. Source : Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VIII, 1-3.

Comme nous l’avons expliqué dans le chapitre 8 consacré aux persécutions, il faut distinguer l’existence d’une politique générale de son application locale. L’expérience d’une famille chrétienne dépend aussi de la province, des autorités et du moment.

311 : Galère admet que la répression a échoué

La première étape décisive de l’apaisement précède les mesures de Milan. En 311, Galère autorise de nouveau les chrétiens à exister et à tenir leurs assemblées, sous réserve du maintien de l’ordre. Le texte conserve un jugement hostile sur leur religion, mais reconnaît que les tentatives pour les ramener aux usages anciens n’ont pas produit le résultat attendu.

Il leur demande même de prier pour la sécurité des souverains et de l’État. Le changement est frappant : ceux que l’on voulait contraindre à sacrifier deviennent des personnes dont la prière peut servir le bien public. Ce texte n’est pourtant pas une déclaration moderne des droits de l’homme. Il demeure une concession impériale, formulée dans le langage de la clémence du souverain. Source : Lactance, De la mort des persécuteurs, 34-35.

312 : le pont Milvius et les récits du signe chrétien

Le 28 octobre 312, Constantin affronte Maxence près de Rome, au pont Milvius. Sa victoire lui donne la maîtrise de l’Occident. Elle devient également un événement majeur dans la mémoire chrétienne, parce que les récits associent le succès militaire à un signe reçu de Dieu.

Deux témoignages doivent être distingués. Lactance raconte un songe invitant Constantin à placer un signe céleste sur les boucliers de ses soldats. Dans sa Vie de Constantin, rédigée plus tard, Eusèbe décrit une croix lumineuse au-dessus du soleil, puis un songe. Il affirme tenir le récit de l’empereur lui-même. Les deux versions ne constituent donc pas deux comptes rendus identiques d’un même observateur. Lactance, 44 ; Eusèbe, Vie de Constantin, I, 28-31.

Pour le lecteur catholique, cette mémoire appartient à l’histoire de la réception chrétienne de Constantin. Pour l’historien, la méthode consiste à identifier les auteurs, leurs dates et leurs intentions : le récit d’une expérience extraordinaire ne se vérifie pas comme une décision juridique conservée.

Le chrisme, associant les lettres grecques chi et rhô du nom du Christ, devient un symbole important de cette nouvelle représentation du pouvoir. Le langage de la victoire impériale peut désormais se combiner avec une référence chrétienne.

313 : ce que l’on appelle l’« édit de Milan »

En 313, Constantin et Licinius se rencontrent à Milan. Leur accord religieux nous est connu notamment par une lettre que Licinius fait publier à Nicomédie en juin. L’expression traditionnelle « édit de Milan » est pratique ; elle ne doit pas masquer cette transmission documentaire.

Le texte reconnaît aux chrétiens, mais aussi aux autres habitants, la possibilité de suivre la religion de leur choix. Il prévoit la restitution des lieux de réunion et des biens appartenant aux communautés chrétiennes, sans leur imposer de payer pour les récupérer. Les détenteurs de ces biens peuvent demander une compensation au pouvoir.

Cette disposition touche une réalité très concrète. Une communauté n’a pas seulement besoin que les arrestations cessent : elle doit pouvoir se réunir, récupérer ses bâtiments et reconstituer ses moyens d’action. La liberté de culte devient ainsi une question de lieux, de propriété et de continuité collective.

Les souverains invoquent aussi le bien de l’État et la faveur de la divinité. Religion et sécurité publique restent étroitement associées dans leur raisonnement. Source : texte latin transmis par Lactance, 48, Université Grenoble Alpes.

De la reconnaissance au soutien : l’empereur finance et protège

Constantin ne se contente pas d’admettre l’existence des chrétiens. Eusèbe conserve des lettres impériales concernant des aides financières aux Églises et l’exemption de certaines charges publiques pour des clercs. Le soutien devient une politique, avec des bénéficiaires identifiés et des décisions administratives.

Ce changement renforce la capacité des communautés à agir. Mais il introduit aussi une nouvelle question : qui représente l’Église auprès de l’empereur ? Dans des communautés divisées, l’octroi d’un avantage à un groupe peut être compris par un autre comme une prise de position religieuse.

La protection impériale ne supprime donc pas les conflits internes. Elle leur donne un interlocuteur puissant et un nouvel enjeu. Des différends ecclésiaux peuvent désormais attirer une intervention du souverain. Source : Eusèbe, Histoire ecclésiastique, X, 5-7.

On peut en tirer une tension durable, plutôt qu’un jugement simpliste : les ressources du pouvoir facilitent la vie de l’Église, tandis que leur attribution peut rendre les communautés dépendantes d’un arbitrage extérieur.

Les basiliques : la foi prend place dans le paysage

À Rome, Constantin soutient notamment la construction de la basilique du Sauveur, aujourd’hui Saint-Jean-de-Latran. Le site officiel de la basilique présente les vestiges et l’histoire de ce chantier. Le christianisme devient visible dans une architecture monumentale, inscrite dans la ville. Source : basilique Saint-Jean-de-Latran, présentation des fouilles.

En Palestine, Eusèbe décrit également les travaux entrepris autour du tombeau du Christ à Jérusalem. Le patronage impérial relie mémoire évangélique, lieux de culte et représentation publique de la foi. Les lecteurs doivent toutefois distinguer ces constructions antiques des édifices actuels, transformés au fil des siècles. Source : Eusèbe, Vie de Constantin, III, 25-40.

Une église monumentale modifie le rapport à l’espace : elle peut accueillir une assemblée, organiser des circulations et donner une présence durable à une communauté. L’histoire chrétienne se lit alors aussi dans les pierres, les emplacements et les traces de reconstruction.

Ce développement ne signifie pas que tous les habitants se convertissent immédiatement. La visibilité d’un bâtiment et la diffusion d’une conviction sont deux phénomènes différents, même lorsqu’ils se renforcent.

325 : Nicée, ou la nouvelle proximité entre concile et empire

Constantin réunit en 325 les évêques au concile de Nicée. Eusèbe rapporte les invitations impériales et les moyens de transport mis à leur disposition. Le souverain facilite une rencontre qui aurait été difficile à organiser à cette échelle sans son concours.

Les désaccords concernent notamment la manière de comprendre le Fils dans son rapport au Père. Constantin recherche la concorde, mais cette volonté politique ne suffit pas à expliquer le contenu du débat. Les évêques discutent une question théologique qui engage leur lecture de l’Écriture et la confession chrétienne.

Il faut ainsi éviter deux raccourcis : prétendre que Constantin aurait créé l’Église, ou qu’il aurait inventé à lui seul la divinité du Christ. Les textes étudiés dans les chapitres précédents montrent une vie chrétienne et une réflexion sur Jésus bien antérieures. Nicée constitue une étape de formulation et de décision, dans un nouveau cadre impérial. Source : Eusèbe, Vie de Constantin, III, 6-13.

Le prochain chapitre pourra approfondir ces controverses et leur vocabulaire. Ici, retenons la transformation institutionnelle : l’empereur contribue désormais à réunir les responsables religieux, et l’unité de l’Église entre dans les préoccupations du gouvernement.

Constantin était-il chrétien ? Une question à plusieurs niveaux

La question mêle des réalités qu’il vaut mieux distinguer : les convictions personnelles, les symboles publics, les décisions politiques et le baptême. Une monnaie conservée au British Museum montre encore Constantin associé au dieu solaire plusieurs années après 312. Les représentations impériales ne changent donc pas toutes d’un seul coup. Source : British Museum, monnaie de Constantin, notice 1863,0713.1.

Cette coexistence iconographique ne permet pas, à elle seule, de lire les pensées de l’empereur. Inversement, ses faveurs envers les chrétiens ne donnent pas accès à toutes ses motivations. L’historien peut documenter des actes et des discours ; il ne possède pas une mesure de la sincérité intérieure.

Eusèbe situe le baptême de Constantin à la fin de sa vie, peu avant sa mort en 337. Son récit insiste sur la purification des fautes et la préparation spirituelle du souverain. Il faut donc distinguer le rapprochement ancien avec le christianisme de la réception tardive du baptême. Source : Eusèbe, Vie de Constantin, IV, 61-64.

Les documents permettent de décrire un engagement public et une trajectoire religieuse. Les réduire à une conversion instantanée parfaitement connue, ou à une manipulation dont tous les ressorts seraient certains, ferait perdre une partie de cette complexité.

313 et 380 : deux décisions différentes

Constantin ne fait pas du christianisme la religion officielle de l’Empire en 313. Le texte de cette année affirme une liberté religieuse ; celui de Thessalonique, en 380, sous Théodose Ier et ses collègues, prescrit une confession chrétienne déterminée, référée à la foi professée par Damase de Rome et Pierre d’Alexandrie.

Cette seconde étape, souvent résumée par l’expression « religion d’État », appartient à une histoire ultérieure. Elle ne signifie pas davantage que toutes les pratiques non chrétiennes disparaissent immédiatement. Les lois, leurs applications et les croyances vécues n’évoluent pas au même rythme. Source : Code Théodosien, XVI, 1, 2, traduction publiée par l’Université Grenoble Alpes.

Quelques dates pour se repérer

  • 303 : début de la Grande Persécution sous Dioclétien et ses collègues.
  • 311 : décision de tolérance de Galère.
  • 312 : victoire de Constantin au pont Milvius.
  • 313 : accord de Milan et mesures de liberté de culte et de restitution.
  • 325 : concile de Nicée, réuni avec l’appui de Constantin.
  • 337 : baptême de Constantin à la fin de sa vie, puis mort de l’empereur.
  • 380 : édit de Thessalonique, étape ultérieure dans l’affirmation impériale de la foi chrétienne.

Ce que ce tournant nous invite à comprendre

Le changement constantinien ne constitue ni la naissance du christianisme ni l’aboutissement de toute son histoire. Il ouvre une situation nouvelle : la foi peut être professée publiquement avec l’appui du souverain, mais la vie ecclésiale rencontre de nouvelles formes de proximité avec la puissance politique.

Pour une lecture catholique, cette histoire invite à discerner les conditions humaines de la transmission. Une protection peut être un bien réel pour les fidèles ; elle ne se confond pas avec la vérité de l’Évangile. Une communauté doit toujours se demander comment employer ses moyens au service de la prière, de l’annonce du Christ et des plus vulnérables.

Cette réflexion est notre lecture spirituelle du chapitre. Elle ne remplace pas l’examen historique des textes : elle prolonge la question que leur comparaison fait surgir, celle du rapport entre la liberté de croire et les ressources du pouvoir.

Poursuivre le parcours Stella Christi

Relisez le chapitre 11 : Les Pères de l’Église, puis retrouvez l’ensemble de la série dans le sommaire du média catholique Stella Christi.

Poursuivez avec le chapitre 13 : Les grands conciles, de Nicée à Chalcédoine.

Vous souhaitez suivre les prochains chapitres ? Inscrivez-vous à la newsletter Stella Christi pour recevoir nos publications et nos ressources catholiques.

Pour prolonger cette lecture par une pratique quotidienne avec vos enfants, découvrez également nos 3 séances gratuites de prière en famille.

Sources et méthode

Ce chapitre croise les récits de Lactance et d’Eusèbe, des décisions impériales transmises par ces auteurs, une notice numismatique du British Museum et la présentation archéologique du Latran. Les textes anciens sont ceux d’auteurs engagés : nous distinguons leurs témoignages, leur interprétation chrétienne des événements et les décisions qu’ils reproduisent. Les liens placés dans l’article permettent de consulter les passages concernés, en latin, en français, en anglais ou en italien selon les éditions.

L’illustration est une évocation artistique du IVᵉ siècle ; elle ne constitue pas une reconstitution documentaire d’une scène précise.

À propos de la rédaction et de nos sources

0 commentaire

Laisser un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant leur publication.