10 min de lecture

15 | L’Empire devient chrétien : Théodose et l’Antiquité tardive

Évocation artistique de Théodose et d’Ambroise devant une basilique antique et un livre ouvert ; L’Empire devient chrétien, chapitre 15.

En 380, l’empereur Théodose impose comme référence religieuse la foi trinitaire professée par les évêques de Rome et d’Alexandrie. Ce texte, connu comme l’édit de Thessalonique, marque un tournant. Il ne transforme pourtant pas, en une journée, tous les habitants de l’Empire en chrétiens. Entre les lois, les convictions et les usages, la distance demeure considérable.

Ce quinzième chapitre explore cette tension du IVe au VIe siècle. Après la liberté de culte étudiée au chapitre 12, les débats doctrinaux du chapitre 13 et l’essor monastique du chapitre 14, le christianisme devient une composante majeure du gouvernement impérial. Cette histoire comporte des constructions, des œuvres de charité et de nouveaux langages artistiques, mais aussi des exclusions et des violences. La comprendre demande de regarder ensemble les palais et les quartiers, les textes juridiques et la vie quotidienne.

Un Empire déjà traversé par le christianisme

Lorsque Théodose devient empereur d’Orient en 379, le christianisme bénéficie depuis plusieurs décennies du soutien de nombreux souverains. Les évêques disposent de lieux de culte visibles, les communautés possèdent des biens et les controverses théologiques mobilisent les autorités. Cette situation ne signifie ni unanimité doctrinale ni disparition des cultes traditionnels. Dans une même cité, plusieurs appartenances religieuses peuvent coexister, parfois jusque dans une famille.

Le vocabulaire doit rester prudent. « Païens » rassemble rétrospectivement des pratiques très diverses : sacrifices civiques, dévotions domestiques, traditions locales, philosophie et rites initiatiques. Les personnes ainsi désignées ne forment pas une Église unique opposée au christianisme. Les juifs, de leur côté, constituent des communautés anciennes avec leurs institutions et leurs traditions propres ; ils ne se confondent pas avec les adeptes des cultes polythéistes.

La christianisation touche donc une société complexe. Une affiliation publique peut évoluer plus vite qu’une conviction intime. Un changement de souverain n’efface pas les fidélités locales, les solidarités professionnelles ou les habitudes héritées. C’est cette diversité des rythmes qui interdit de réduire le processus à une date.

27 février 380 : ce que dit l’édit de Thessalonique

La constitution Cunctos populos, datée du 27 février 380, est promulguée au nom de Gratien, Valentinien II et Théodose. Son adresse vise le peuple de Constantinople, même si sa formulation exprime une ambition plus large. Le texte latin conservé dans le Code théodosien, XVI, 1, 2, est accessible sur le site de l’Université Grenoble Alpes.

Il demande de suivre la religion transmise, selon son affirmation, par l’apôtre Pierre aux Romains et professée par Damase de Rome et Pierre d’Alexandrie. Il définit une seule divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dans une égale majesté. Les fidèles de cette foi reçoivent le nom de chrétiens catholiques ; les autres sont qualifiés d’hérétiques et menacés de sanctions.

Le texte vise ainsi particulièrement les divisions internes au christianisme. Dire qu’il fait de la foi nicéenne la norme impériale constitue un repère utile. Affirmer qu’il interdit immédiatement toutes les autres religions simplifie excessivement sa portée. Les restrictions contre les rites traditionnels relèvent aussi d’autres mesures, prises avant et après 380. Quant au mot « catholique », il renvoie ici à l’universalité et à la communion revendiquées par cette foi, sans reproduire exactement la carte confessionnelle actuelle.

Théodose, l’unité religieuse et les moyens de l’État

L’empereur intervient dans les affaires ecclésiastiques parce que l’unité religieuse lui paraît liée au bon ordre de l’Empire. Les églises, les réunions et les titulaires des sièges épiscopaux deviennent des enjeux politiques autant que pastoraux. Le concile de Constantinople de 381 appartient à ce contexte, même si l’élaboration doctrinale ne saurait être réduite à un ordre administratif.

Les recherches réunies dans Serving the Christian State in Late Antiquity, chapitre « Making the State Christian », nuancent l’idée d’une élimination instantanée des non-chrétiens de l’appareil d’État. Les nominations et les exclusions restent liées aux circonstances, aux fonctions et aux choix des successeurs. Une politique religieuse affirmée ne produit pas mécaniquement une administration homogène.

Pour les communautés soutenues, la protection impériale apporte des ressources et une sécurité nouvelles. Pour celles condamnées, elle peut entraîner la perte de bâtiments, des restrictions d’assemblée ou une fragilisation juridique. L’histoire de cette période oblige à reconnaître les deux faces de ce rapprochement : les possibilités offertes à l’Église et la tentation de traiter le désaccord religieux comme un trouble à réprimer.

Des lois contre les sacrifices à la transformation des temples

Les mesures de 391 et 392 renforcent les interdictions touchant les sacrifices et plusieurs formes du culte traditionnel. Le livre XVI du Code théodosien, notamment les dispositions XVI, 10, permet de suivre cette législation. Le même recueil contient des textes relatifs aux juifs et aux groupes chrétiens considérés comme hérétiques : il organise une hiérarchie religieuse des droits, bien éloignée de l’égalité contemporaine.

Mais interdire un rite ne signifie pas ordonner partout la démolition d’un bâtiment. L’étude « Pagan Architecture », dans la Cambridge Encyclopaedia of Late Antique Art and Archaeology, distingue destructions, abandon, conservation et réutilisation. Elle insiste sur les variations régionales et sur les limites des récits qui généralisent des épisodes spectaculaires.

Certains sanctuaires sont effectivement attaqués ; d’autres perdent progressivement leurs revenus ou changent de fonction. Transformer un temple en église constitue une possibilité parmi plusieurs, non un scénario universel. L’archéologie aide ici à contrôler les récits littéraires : un mur conservé, une modification d’accès ou une datation peuvent raconter une histoire moins soudaine que celle des textes de victoire.

Alexandrie : une violence réelle, un récit à examiner

La destruction du Sérapéum d’Alexandrie, généralement située en 391, illustre la violence de certaines confrontations. Le sanctuaire de Sérapis représentait un lieu religieux et un symbole de la cité. L’Histoire ecclésiastique de Socrate, livre V, chapitre 16, relate l’action de l’évêque Théophile, les affrontements et la destruction des images cultuelles.

Écrivant au Ve siècle, Socrate transmet une lecture chrétienne des événements, avec son vocabulaire polémique. Son témoignage documente une mémoire du conflit ; il ne livre pas un reportage impartial. Il faut éviter de convertir cet épisode en preuve que tous les temples auraient subi le même sort. Il faut également distinguer le sanctuaire, ses éventuelles collections et la célèbre bibliothèque d’Alexandrie : leurs histoires ne se superposent pas simplement.

Cette prudence ne minimise pas les violences. Elle permet de les nommer précisément, d’identifier les acteurs lorsqu’ils sont connus et de laisser ouvertes les questions que les sources ne résolvent pas. Une histoire catholique rigoureuse n’a rien à gagner à transformer les destructions en anecdotes glorieuses.

Ambroise et Théodose : la conscience face au pouvoir

En 390, la répression d’une émeute à Thessalonique provoque un massacre. Dans sa lettre 51 à Théodose, Ambroise de Milan dénonce la gravité de l’acte et demande une démarche de pénitence. Il explique qu’il ne peut célébrer l’Eucharistie en présence de l’empereur dans cette situation.

La lettre atteste une confrontation morale : le souverain chrétien demeure responsable de ses actes. Les détails dramatiques popularisés par des récits postérieurs, notamment la rencontre à la porte de l’église, demandent davantage de réserve. Le document contemporain suffit à établir l’essentiel : la foi partagée ne rend pas le pouvoir innocent, et la proximité entre évêque et empereur n’abolit pas tout conflit.

Ce cas ne correspond cependant pas à une séparation moderne de l’Église et de l’État. Ambroise et Théodose raisonnent dans un monde où la vraie religion et le gouvernement sont étroitement associés. Leur désaccord porte sur les exigences de cette société chrétienne, non sur l’établissement d’un espace politique religieusement neutre.

Les juifs : protection juridique et inégalités croissantes

L’affaire de Callinicum, en 388, montre une autre attitude d’Ambroise. Après l’incendie d’une synagogue, Théodose demande sa reconstruction aux frais de l’évêque impliqué. Dans sa lettre 40, Ambroise s’oppose à cette décision. Son argumentation contient une hostilité envers les juifs que l’on ne peut présenter comme une simple défense abstraite de la liberté ecclésiale.

L’épisode révèle les difficultés de la protection impériale lorsque des violences sont soutenues par des chrétiens influents. La législation conserve à plusieurs reprises des protections pour les synagogues et leurs fidèles, tout en imposant des restrictions. Protection et discrimination peuvent donc coexister dans le même ordre juridique.

Il faut se garder de deux erreurs : projeter sur cette époque toutes les formes ultérieures de l’antisémitisme, ou rendre invisibles les atteintes déjà documentées. Les communautés juives ne sont pas seulement des objets de réglementation chrétienne. Elles poursuivent une vie religieuse, familiale et intellectuelle dont les sources chrétiennes ne donnent qu’une vision partielle.

La christianisation se joue aussi dans les maisons

Les constitutions impériales racontent surtout les intentions des gouvernants. Elles disent beaucoup moins comment une mère transmet une prière, comment un artisan prépare son baptême ou comment des voisins participent aux fêtes. Le passage à une culture chrétienne se construit dans ces gestes répétés, par l’enseignement, les liens de parenté, les déplacements et les choix des donateurs.

Les femmes jouent un rôle qui déborde largement celui d’auditrices. Dans sa lettre 108 consacrée à Paula, Jérôme décrit une aristocrate romaine installée à Bethléem, engagée dans des communautés ascétiques, l’étude biblique et l’accueil. Cet éloge funèbre construit un modèle de sainteté ; ses priorités ne doivent pas être confondues avec une biographie moderne. Il atteste néanmoins l’importance de ressources, de compétences et d’initiatives féminines.

La charité rend également la présence chrétienne visible. Accueillir le voyageur ou secourir le malade donne une forme sociale à l’Évangile. Ces œuvres ne suppriment pas les inégalités : les communautés restent inscrites dans une économie de grandes fortunes, de dépendances et de travail servile. Les convictions nouvelles transforment ce monde sans le rendre immédiatement conforme à leur idéal.

Du Ve au VIe siècle : un héritage consolidé, jamais uniforme

Après la mort de Théodose en 395, ses fils gouvernent les parties orientale et occidentale de l’Empire. Cette répartition s’inscrit dans une histoire déjà longue du partage des responsabilités impériales ; elle ne signifie pas que toutes les relations entre les deux parties cessent. La place du christianisme se consolide au milieu de profondes transformations politiques.

Le Code théodosien, publié sous Théodose II en 438, rassemble des constitutions de souverains antérieurs : il ne faut donc pas attribuer tous ses textes à Théodose Ier. Au VIe siècle, Justinien poursuit l’association entre gouvernement et orthodoxie chrétienne, avec de nouvelles contraintes contre plusieurs dissidences et pratiques non chrétiennes. Les régions, les villes et les campagnes continuent pourtant d’évoluer différemment.

Cette durée modifie notre question. Plutôt que demander le jour où Rome serait devenue entièrement chrétienne, il faut examiner ce qui change, pour qui et dans quel domaine : droit, culte public, art, famille, assistance ou institutions. La réponse devient moins spectaculaire, mais beaucoup plus fidèle aux sociétés étudiées.

Repères chronologiques

  • 379 : Théodose devient empereur d’Orient.
  • 27 février 380 : constitution de Thessalonique, dite Cunctos populos.
  • 381 : concile de Constantinople.
  • 388 : affaire de la synagogue de Callinicum.
  • 390 : massacre de Thessalonique et intervention d’Ambroise.
  • 391–392 : renforcement des mesures contre les cultes traditionnels.
  • 395 : mort de Théodose Ier.
  • 438 : publication du Code théodosien sous Théodose II.
  • 527–565 : règne de Justinien.

Conclusion : une conversion des institutions, une histoire des consciences

L’Empire chrétien naît d’une accumulation de décisions et de transformations. Théodose en constitue un acteur majeur, mais il ne crée ni le christianisme ni, à lui seul, une société chrétienne. Les lois donnent des moyens à l’orthodoxie impériale ; les pratiques révèlent des résistances, des adaptations et des convictions impossibles à mesurer entièrement. L’historien doit tenir ensemble cette puissance institutionnelle et cette diversité humaine.

Réflexion spirituelle — distincte de l’analyse historique : pour un catholique, cette période rappelle que la reconnaissance publique de la foi ne dispense jamais de la conversion du cœur. L’Évangile ne se mesure pas seulement au prestige des édifices ou à l’influence des responsables. Il se vérifie aussi dans la justice rendue au faible, la vérité dite au puissant et le respect de celui qui ne partage pas notre foi. Méditer ces exigences ne remplace pas l’étude du passé ; cela permet d’en recevoir les questions sans en dissimuler les blessures.

Poursuivre le parcours

Relisez le chapitre 14 : La naissance du monachisme et retrouvez tous les chapitres dans le sommaire du média Stella Christi.

Pour recevoir les prochains chapitres : inscrivez-vous à la newsletter Stella Christi. Poursuivez avec le chapitre 16 : Après Rome, l’Église et les royaumes d’Occident.

Sources : textes juridiques, correspondance d’Ambroise et de Jérôme, récit de Socrate, études universitaires liés dans les sections concernées. Les sources anciennes défendent souvent une cause ; les lois renseignent d’abord sur une norme, non sur son application partout. Miniature originale : évocation artistique de l’Antiquité tardive, sans portrait authentique ni reconstitution d’une scène précise.

À propos de la rédaction et de nos sources

0 commentaire

Laisser un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant leur publication.