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10 | La formation des Écritures chrétiennes : des premières lettres au Nouveau Testament

Évocation artistique de la transmission des Écritures chrétiennes : un scribe, des rouleaux et un livre ancien, en bleu nuit et or.

Les voyageurs chrétiens transportaient davantage que des nouvelles. Dans leurs bagages circulaient aussi des lettres, bientôt recopiées et lues devant des assemblées. Après les missions de Paul, étudiées au chapitre précédent, une autre histoire se dessine : celle des textes qui allaient devenir le Nouveau Testament. Comment des écrits destinés à des communautés particulières ont-ils acquis une autorité commune ?

Le Nouveau Testament s’est constitué progressivement : rédaction des textes, circulation des copies, usage dans les communautés, puis reconnaissance d’un ensemble de livres faisant autorité. Ces étapes se chevauchent et ne se réduisent ni à une décision impériale ni à un concile unique. Pour les comprendre, il faut distinguer l’histoire des documents de la manière dont les chrétiens interprètent leur inspiration.

Les premières Écritures des chrétiens sont celles d’Israël

Les disciples de Jésus ne commencent pas leur histoire avec une bibliothèque entièrement nouvelle. Ils héritent des Écritures juives : la Loi, les Prophètes et d’autres écrits, notamment les Psaumes. Ils y cherchent les mots permettant de comprendre la vie de Jésus, sa mort et la Résurrection qu’ils proclament.

Dans les milieux de langue grecque, les traductions regroupées sous le nom de Septante jouent un rôle important. Il ne faut pourtant pas imaginer un volume uniforme, identique partout à nos Bibles modernes. Les textes, leur classement et les contours des collections possèdent leur propre histoire. L’expression « Ancien Testament » appartient elle-même à une lecture chrétienne de cet héritage, mis en relation avec la nouvelle alliance.

Les premières traditions chrétiennes apparaissent donc dans un dialogue constant avec des textes plus anciens. Le Nouveau Testament ne remplace pas simplement une bibliothèque par une autre : il affirme une continuité, tout en proposant une interprétation nouvelle centrée sur Jésus.

Avant les livres, une parole transmise

Jésus n’a laissé aucun écrit conservé que les historiens puissent lui attribuer. Ses paroles et les souvenirs de son activité sont d’abord transmis par des disciples, dans la prédication, l’enseignement et les rassemblements. Cette culture orale repose sur la répétition et la mémoire, mais aussi sur l’adaptation à des auditoires différents.

Oralité et écriture ne se succèdent pas comme deux mondes étanches. Des traditions continuent à circuler oralement après leur mise par écrit. Récits, collections de paroles et formules de foi peuvent également connaître plusieurs étapes avant d’entrer dans une œuvre plus vaste.

Le prologue de Luc offre un témoignage précieux : son auteur évoque des récits antérieurs, une transmission remontant aux témoins et son propre travail de composition. Il ne décrit donc pas une simple dictée, mais une démarche de collecte et d’organisation. Source : Luc 1, 1-4.

Les lettres de Paul : écrire pour des communautés vivantes

Les plus anciens écrits chrétiens conservés ne sont pas les Évangiles, mais certaines lettres de Paul. La première lettre aux Thessaloniciens est généralement située vers 50-51, soit environ vingt ans après la mort de Jésus. Paul répond aux inquiétudes d’une communauté récente, notamment au sujet des croyants déjà morts et de l’attente du retour du Christ. Repère historique : introduction à 1 Thessaloniciens, USCCB.

Ces lettres naissent de situations concrètes : désaccords, questions éthiques, solidarité matérielle ou organisation communautaire. Elles ne sont pas conçues comme les chapitres successifs d’un manuel. Leur conservation permet cependant à des communautés éloignées de bénéficier d’un enseignement initialement adressé à d’autres.

Leur place dans nos éditions peut donc induire en erreur : les lettres viennent après les Évangiles, mais plusieurs sont antérieures à leur rédaction. L’ordre d’un recueil biblique n’est pas une chronologie de composition.

Quand les Évangiles ont-ils été rédigés ?

Les Évangiles canoniques prennent forme plusieurs décennies après le ministère de Jésus. Marc est généralement considéré comme le plus ancien, autour de 70. Luc est souvent situé vers 80-90, tandis que la forme finale de Jean est fréquemment placée vers 90-100. Ces datations sont des estimations argumentées, non des dates de publication attestées par des archives. Marc, Luc et Jean : introductions historiques de l’USCCB.

Matthieu, Marc et Luc présentent de nombreuses ressemblances de structure et de formulation : on les appelle les Évangiles synoptiques, parce qu’on peut les lire en parallèle. Une explication largement retenue est que Matthieu et Luc ont utilisé Marc, ainsi que d’autres traditions. La nature exacte de leurs sources reste discutée.

Chaque évangéliste sélectionne et agence son matériau. Les Évangiles racontent Jésus tout en exprimant une compréhension de son identité. Ce caractère théologique ne les rend pas inutilisables pour l’histoire ; il oblige à les comparer et à prendre au sérieux leurs intentions. Les attributions traditionnelles aux évangélistes doivent aussi être distinguées de ce que les textes disent explicitement de leur propre auteur.

Lire, copier et transmettre : la vie matérielle des textes

Un texte ancien n’existe durablement que si quelqu’un le copie. Avant l’imprimerie, chaque exemplaire exige un travail manuel, des matériaux et du temps. Les écrits circulent grâce aux déplacements de personnes et aux relations entre communautés. Leur diffusion dépend donc autant de réseaux humains que de leur contenu.

Au milieu du IIe siècle, Justin décrit les réunions dominicales où sont lus les souvenirs des apôtres et les écrits des prophètes. Ce témoignage montre que des récits chrétiens ont déjà acquis une place dans la lecture collective, à côté de l’héritage scripturaire juif. Leur autorité se construit aussi dans cet usage régulier. Source : Justin, Première Apologie, 67.

Les manuscrits portent également les traces de leur transmission : corrections, variantes et différences de présentation. Comparer ces témoins permet d’étudier l’histoire du texte. Reconnaître l’existence de variantes n’équivaut pas à déclarer tous les passages incertains ; cela signifie que la transmission est une histoire documentable, et non une reproduction mécanique.

Pourquoi certains livres deviennent-ils canoniques ?

Le mot « canon » désigne ici la liste des livres reconnus comme Écriture faisant autorité. La question dépasse celle de la qualité littéraire : quels textes peuvent servir de référence commune pour enseigner, célébrer et trancher des désaccords ?

Plusieurs considérations interviennent dans ce processus : le rattachement reconnu aux apôtres, l’ancienneté attribuée à un écrit, sa réception dans plusieurs Églises et sa cohérence avec la foi qu’elles transmettent. Il ne s’agit pas d’un règlement appliqué partout de manière identique. L’autorité d’un texte résulte d’usages, de discussions et de décisions qui se renforcent progressivement.

Au début du IVe siècle, Eusèbe de Césarée distingue encore des livres généralement reçus et d’autres contestés. Il mentionne notamment Jacques, Jude, la deuxième lettre de Pierre et les deuxième et troisième lettres de Jean parmi les écrits discutés, quoique connus de beaucoup. Son classement révèle à la fois un socle partagé et des frontières encore débattues. Source : Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 25.

Le IVe siècle : une reconnaissance plus explicite

En 367, Athanase d’Alexandrie énumère, dans sa trente-neuvième lettre festale, les 27 livres qui composent le Nouveau Testament aujourd’hui reçu par les grandes confessions chrétiennes. Cette liste constitue un jalon majeur : quatre Évangiles, les Actes des Apôtres, vingt et une lettres et l’Apocalypse.

Athanase distingue aussi les livres canoniques d’autres ouvrages dont il recommande la lecture aux débutants. Cette distinction rappelle qu’un texte peut être estimé sans recevoir le même statut que les Écritures. Sa lettre témoigne d’une volonté de clarification, mais ne prouve pas qu’un accord parfaitement uniforme existe immédiatement dans toutes les régions. Source : Athanase, Lettre festale 39, paragraphes 5-7.

Les manuscrits confirment la complexité du processus. Le Codex Sinaiticus, copié au IVe siècle, conserve le Nouveau Testament complet, mais contient aussi l’Épître de Barnabé et le Pasteur d’Hermas. Leur présence matérielle dans ce volume invite à distinguer le contenu d’un manuscrit des frontières d’une liste canonique. Présentation du Codex Sinaiticus.

Trois questions fréquentes sur la formation du Nouveau Testament

Le concile de Nicée a-t-il choisi les livres de la Bible ?

Non. Les documents conservés du concile de 325 ne présentent aucune décision fixant la liste du Nouveau Testament. Attribuer cette sélection à Constantin ou à un vote unique efface une histoire de réception déjà ancienne, qui se poursuit après Nicée. Consulter le symbole et les vingt canons de Nicée.

Les écrits non retenus sont-ils tous des faux sans intérêt ?

Non. Des textes extérieurs au canon renseignent sur les croyances, les pratiques et l’imagination des communautés anciennes. Leur date, leur provenance et leur genre doivent être étudiés séparément. Le fait qu’un ouvrage porte le nom d’un apôtre ne suffit pas à établir qu’il vient de lui.

La Bible et le Nouveau Testament sont-ils la même chose ?

Non. La Bible chrétienne comprend l’Ancien et le Nouveau Testament. Les différences entre les canons catholique, protestant et orthodoxes concernent notamment l’Ancien Testament : elles ne doivent pas être confondues avec l’histoire des 27 livres étudiés ici.

Une mémoire devenue bibliothèque de référence

La formation des Écritures chrétiennes associe ainsi mémoire, création littéraire, circulation et reconnaissance. Les communautés n’ont pas attendu de posséder un Nouveau Testament complet pour exister ; elles ont progressivement rassemblé les textes qui leur permettaient de transmettre leur héritage et de définir leur identité.

Cette histoire ouvre la période suivante de notre parcours : celle des Pères de l’Église, lecteurs, commentateurs et défenseurs des traditions chrétiennes. Avec eux, l’interprétation des textes devient un enjeu majeur de la construction doctrinale.

Poursuivre la découverte

Retrouvez tous les chapitres dans notre dossier Histoire du christianisme : de Jésus-Christ à nos jours. Pour revenir au contexte missionnaire de ces premiers écrits, consultez le chapitre 9 consacré à saint Paul. Vous pouvez également découvrir les créations et objets de la boutique Stella Christi.

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